La syntaxe
La notion de phraseLa syntaxe est le domaine de la linguistique qui s'occupe de l'étude des phrases. Notons cependant que le concept de phrase implique déjà un niveau d'abstraction assez élevé. Prenons les exemples suivants:
La plupart des locuteurs auraient tendance à considérer le deuxième exemple comme une phrase, mais non pas le premier. C'est que la notion de phrase implique un niveau minimal de structure. Les éléments sont reliés de façon régulière. Cette régularité se manifeste à deux niveaux: la forme et le sens. Du point de vue formel, on constate que, contrairement à l'exemple (1) l'exemple (2) comprend un ordre (on dit cette petite fille mais non pas petite cette fille), et une série de dépendances (le choix d'un nom féminin implique le choix d'un adjectif féminin, qui se termine par -e, et le choix d'un nom singulier implique le choix d'un verbe singulier). Du point de vue sémantique, on remarque que la phrase se caractérise par le fait de porter un contenu qui représente en quelque sorte la composition de ses composantes. Ainsi, cette petite fille permet d'indiquer l'existence d'une fille en particulier ( cette), le fait que cette fille n'est pas grande ( petite) et le fait qu'il s'agit d'une fille. Ces deux niveaux de structure supposent une connaissance de la langue. Si on ne parle pas français, on ne peut pas savoir que (2) est une phrase mais que (1) n'en est pas une. Les suites de mots que nous entendons et que nous lisons à tous les jours sont classées comme des phrases ou non selon ces connaissances. Dans ce qui suit, nous ferons une distinction entre phrase, une entité abstraite qui suppose la connaissance de la langue, et énoncé, une production physique séparée par deux périodes de silence (dans la langue parlée) ou par des blancs (dans la langue écrite). Les énoncés existent au niveau de la parole, mais les phrases sont des entités de la langue. DonnéesSi on veut étudier les phrases, il faut donc partir d'énoncés, les seules données immédiatement disponibles. Mais où trouve-t-on des énoncés? En syntaxe, comme ailleurs en linguistique, on utilise en général trois méthodes distinctes: l'observation, y compris l'étude des corpus, l'intuition et l'élicitation. En principe, il faut contrôler chacune des sources en faisant appel aux autres. Entre autres choses, on se sert de l'intuition et de l'élicitation pour vérifier l'acceptabilité. Ainsi, la plupart des locuteurs francophones seraient d'accord pour trouver acceptable le premier énoncé suivant et pour rejeter le deuxième. (Notez l'emploi de l'astérisque pour montrer un énoncé inacceptable.)
Un jugement d'acceptabilité ou d'inacceptabilité est souvent intuitif et ne repose pas nécessairement sur la capacité d'identifier ce qui ne va pas. C'est la tâche du linguiste d'identifier ce qui, dans la grammaire, explique l'inacceptabilité d'un énoncé. En outre, en tant que linguiste, il faut prendre soin de reconnaître la diversité des jugements: il arrive que certains sujets rejètent des énoncés que d'autres acceptent. Finalement, les raisons pour rejeter un énoncé peuvent être d'ordre syntaxique ou sémantique. Prenons, par exemple, les énoncés suivants:
On acceptera facilement le premier, mais on aura plus de difficulté avec les deux autres. Il est difficile, à prime abord, de trouver un contexte dans lequel les chats ou les tables de travail chantent. Pourtant, la chose n'est pas impossible: imaginons une pièce de théâtre, par exemple. Il est donc important de distinguer l'agrammaticalité, qui repose sur les dimensions formelles de la grammaire (ordre, nombre, genre, etc.) de l'asémantisme, qui repose sur les infractions aux attentes en ce qui concerne le sens. Là où on a des doutes sur l'acceptabilité d'un énoncé, on peut mettre un point d'interrogation plutôt qu'un astérisque.
Langue orale et langue écriteNous avons l'habitude d'examiner la syntaxe de la langue écrite, où les frontières des phrases sont souvent fixées et marquées par convention, et où, très souvent, on ne voit que le produit fini d'un travail de rédaction, sans corrections ni ratures. Mais si on tient compte de la primauté de la langue orale sur la langue écrite (voir le premier chapitre), on se doit de poser des questions sur la structure des énoncés dans la langue parlée. L'une des premiers à étudier la syntaxe de la langue parlée française a été la linguiste, Claire Blanche-Benveniste. Avec son équipe de recherche, elle a pu identifier un grand nombre de structures et de phénomènes qui se manifestent à l'oral. Voyons-en quelques exemples, tirés de Blanche-Benveniste (1990).
Notez sa façon de disposer les exemples sur la page. Puisque la langue parlée fonctionne sur l'axe syntagmatique (dans le temps), corriger ce qu'on vient de dire ou ajouter un détail peut se faire seulement en continuant de parler, mais en supposant que l'interlocuteur sera en mesure de voir que deux éléments occupent en quelque sorte la même place dans la chaîne. Dans les travaux de Blanche-Benveniste, les formes qui occupent la même place sont disposées dans une même colonne. Si on examine ces exemples, on note que dans le premier cas le locuteur a fait un ajout ( à lire + à écrire) tandis que dans le deuxième, le locuteur a opéré une précision. D'autres opérations relevées par Blanche-Benveniste comprennent la correction:
l'intercalation:
et la substitution
Assez souvent, dans la langue parlée, on marque explicitement de telles opérations au moyen d'expressions comme pas ou je sais pas moi, comme l'illustre l'exemple suivant:
Finalement, la langue parlée fait souvent appel aux phénomènes de répétition, soit de mots (premier exemple ci-dessous), soit de structures (deuxième exemple ci-dessous).
La créativitéUne autre caractéristique de la syntaxe est son ouverture. On peut faire une infinité de phrases différentes en français. Par exemple, la répétition permet d'accroître à l'infini la longueur d'une phrase.
Il est aussi possible d'utiliser les conjonctions pour construire des phrases complexes: cela s'appelle la coordination.
Ou encore, on peut insérer une phrase dans une autre, pour en faire une phrase plus complexe: cela s'appelle l'enchâssement.
Il est évident qu'une liste sera toujours inapte à capter l'ouverture de la langue. Depuis un certain temps on linguistique, on préfère baser la description syntaxique sur une série d'opérations capables de générer l'infinité de phrases possibles, et dont les corpus, l'intuition et l'élicitation ne donneraient qu'un petit échantillon. On donne le nom de grammaire à ce mécanisme génératif. On peut formuler l'un des buts de la grammaire d'une langue ainsi: elle doit générer toutes les phrases possibles, et aucune phrase impossible. Jusqu'à présent, nous me possédons aucune grammaire complète d'aucune langue.
Mots et opérationsDans la grammaire, il est possible de voir les phrases comme l'intersection de deux facteurs. D'un côté, les mots d'une langue impliquent dans leur nature un certain nombre de contraintes. Voyons les exemples suivants.
On voit que l'adjectif grand n'accepte pas de complément prépositionnel, mais que fier accepte un tel complément. Ou encore:
Ici, le verbe dormir ne prend pas d'objet direct, tandis que prendre exige un tel objet. Donc, par leur nature même, les mots d'une langue impliquent un ensemble de combinaisons possibles.
Mais à côté des mots, chaque langue possède un certain nombre d'opérations syntaxiques possibles. Voyons les exemples suivants.
On voit que la phrase (2) implique l'opération de clivage ou dislocation, la phrase (3) l'opération de pronominalisation, la phrase (4) l'opération de négation et la phrase (5) l'opération d'interrogation. Le choix des mots dans la phrase (1) n'affecte pas directement la possibilité de ces opérations.
Le but de la syntaxe consiste donc à étudier le fonctionnement conjoint des mots et des opérations dans les phrases d'une langue. Règles de réécriture et arbres syntaxiquesPrenons les exemples suivants:
On voit qu'il y a dans ce groupe un ordre particulier des éléments en (1) et que d'autres ordres sont impossibles (exemples (2), (3)). Mais il y a plus. Si on examine cette phrase, on constate que assez modifie pesant, que assez pesant modifie livre et que un détermine le groupe entier livre assez pesant. On peut représenter ces relations au moyen d'un arbre. Cet arbre comprend des branches reliant des noeuds. En outre, chaque noeud sauf le premier est relié à un noeud supérieur (sa mère), et chaque noeud sauf les derniers est relié à des noeuds inférieurs (ses filles). On peut voir dans l'arbre le produit de l'application en série d'une liste de règles, chacune produisant une relation entre une mère et sa ou ses filles, comme l'illustre l'exemple suivant:
SN
/ \
/ \
/ \
DET GN
| / \
| / \
| / \
| N SADJ
| | / \
| | / \
| | / \
| | ADV ADJ
| | | |
un livre assez pesant
Notez que le noeud en haut de l'arbre porte l'étiquette SN, forme abrégée de syntagme nominal, tandis que les noeuds inférieurs portent les étiquettes GN, SADJ, DET, N ADV ADJ. L'étiquette GN signifie groupe nominal, l'étiquette SADJ signifie syntagme adjectival, tandis que les autres étiquettes sont des éléments terminaux, des mots uniques, au dernier niveau de l'arbre. SyntagmesNous verrons qu'il existe en français plusieurs types de syntagmes, y compris le syntagme nominal (SN), le syntagme verbal (SV), le syntagme prépositionnel (SP), le syntagme adjectival (SADJ) et le syntagme adverbial (SADV). Tous les syntagmes partagent un certain nombre de caractéristiques, mais l'essentielle est sans doute le fait que tous ont une tête, c'est-à-dire, un élément central qui contrôle les autres. C'est la tête qui donne son nom au syntagme. Le contrôle exercé par la tête peut se manifester par l'accord en nombre ou en genre, par l'accord sémantique, ou de plusieurs autres façons.
Règles de réécritureComment représenter le développement d'un arbre syntaxique? L'un des formalismes utilisés consiste en des règles dans lesquelles une seule unité se réécrit comme une suite d'unités. On exprime la réécriture au moyen d'une flèche. Ainsi, la règle qui réécrit le SN comme DET plus N plus SADJ aurait la forme suivante:
SN --> DET N SADJ On voit que cette règle de réécriture définit non seulement la présence des éléments mais aussi leur ordre. Une autre règle permettrait d'obtenir le SADJ:
SADJ --> ADV ADJ Ensemble, les deux règles définissent une petite partie de la grammaire du français. Les éléments terminauxLes unités minimales de la syntaxe, ou éléments terminaux, qu'on trouve en bas de chaque arbre syntaxique, correspondent à ce qu'on appelle, en terminologie traditionnelle, des parties du discours. Nous avons déjà vu (chap. 3) qu'il existe des critères formels qui nous permettent d'identifier les différentes parties du discours. Dans ce qui suit, nous utiliserons ces critères assez souvent. Rappelons pour mémoire les principaux élément terminaux que nous utiliserons et les formes abrégées utilisées pour les désigner.
Ces distinctions préliminaires seront modifiées et approfondies un peu plus loin. Encore sur les règles de réécritureNous avons vu qu'on peut décrire la structure des phrases au moyen de règles de réécriture. Voyons maintenant quelques autres caractéristiques de ces règles.
Reprise d'un élément à un autre niveauNotons d'abord qu'un même élément peut paraître à plusieurs endroits dans un arbre syntaxique. Prenons par exemple la phrase suivante:
On y trouve deux SN ( le chat noir et une souris grise). Mais le rôle des deux n'est pas identique. Le premier se trouve au même niveau que le verbe (comme le montre l'accord), tandis que le deuxième est dépendant du verbe (on l'appelle l'objet direct). On peut représenter cet état d'affaires au moyen de l'arbre suivant:
P
/ \
/ \
/ \
SN SV
| / \
| / \
| / \
| V SN
| | |
le chat noir attrape une souris grise
Et on peut générer cet arbre au moyen des règles de réécriture suivantes:
P --> SN SV SV --> V SN La récursionEn fait, un même élément peut paraître également plus d'une fois dans une même règle, comme l'illustrent les exemples suivants.
SN --> DET N ADJ ADJ SN --> DET ADJ N ADJ SADJ --> ADJ SADJ Le troisième exemple est particulièrement intéressant, puisqu'il donne la possibilité de produire une suite infinie d'adjectifs. Chaque fois que la règle est appelée, elle ajoute un adjectif suivi d'un autre appel au SADJ, qui ajoute un autre adjectif, suivi d'un autre appel... On voit donc qu'une règle de la sorte pourrait générer un exemple comme je suis fatigué, fatigué, fatigué... que nous avons vu au début du chapitre. Là où un élément s'appelle ainsi, on parle de récursion.
Les choix de règlesIl existe des structures complexes qui regroupent plus d'une possibilité de réécriture. C'est le cas du SN, par exemple, qui peut se réécrire comme:
SN --> DET N le chat SN --> DET N ADJ le chat noir SN --> DET ADJ N le petit chat SN --> DET ADJ N ADJ le petit chat noir SN --> NPROPRE Minou SN --> PRON il et bien d'autres encore. Or, plutôt que d'écrire la partie gauche (SN) chaque fois, on utilise souvent d'autres formalismes. Par exemple, on met parfois des accolades autour d'une liste pour indiquer qu'il faut choisir un élément et un seul dans la liste. Ainsi, on pourrait remplacer les exemples précédents par:
SN --> { DET N }
{ DET N ADJ }
{ DET ADJ N }
{ DET ADJ N ADJ }
{ NPROPRE }
{ PRON }
Une variante de ce formalisme consiste à mettre des traits verticaux pour indiquer des choix:
SN --> (DET N | DET N ADJ | DET ADJ N | DET ADJ N ADJ | NPROPRE | PRON) Pour marquer le fait qu'un élément peut être présent ou absent, on le met entre parenthèses. Ainsi, dans l'exemple précédent, on voit que l'adjectif est facultatif avant et après le nom. On peut représenter cela ainsi:
SN --> { DET (ADJ) N (ADJ) }
{ NPROPRE }
{ PRON }
ou bien ainsi: SN --> ( DET (ADJ | ) N ( ADJ | ) | NPROPRE | PRON )
Les traits morphologiques et sémantiquesBien entendu, une règle de réécriture n'ayant que des éléments terminaux ne pourrait pas capter toute la complexité de la syntaxe. Prenons, par exemple, les phrases suivantes:
On se rend compte que les exemples (1) et (2) sont acceptables, mais que l'exemple (3) est inacceptable. Pourtant, tous les trois seraient le produit de la règle
SN --> DET ADJ N ADJ Il manque dans cette règle la capacité d'indiquer l'accord entre les éléments. Assez souvent en syntaxe, on marque l'accord au moyen d'attributs associés aux noeud de l'arbre, comme l'indique l'exemple suivant:
SN
|
--------------------------------------------
| | | |
DET[masc,sing] ADJ[masc,sing] N[masc,sing] ADJ[masc,sing]
| | | |
le petit chien noir
Analyse fonctionnelle, thématique et structurellePrenons quelques phrases simples:
Dans une analyse traditionnelle, de type fonctionnel, on peut distinguer dans ces phrases un certain nombre d'unités. Dans les trois cas, le chat fonctionne comme sujet, et une souris et la souris fonctionnent comme objet direct. Dans la troisième phrase, à son maître fonctionne comme objet indirect. On peut justifier une analyse fonctionnelle de la sorte de deux façons, soit par la forme, soit par le sens. Prenons la notion de sujet. Du point de vue formel, on dit que le chat est le sujet de la phrase parce qu'il précède le verbe et parce que le verbe s'accorde avec lui. Du point de vue sémantique, on dit que c'est le sujet parce que cela désigne celui qui fait l'action. Il en va de même pour la notion d'objet direct. Formellement, on remarque que cela suit le verbe, et que le verbe ne s'accorde pas avec lui. Sémantiquement, on voit que cela désigne la personne ou la chose qui subit l'action. Finalement, l'objet indirect se caractérise par le fait de comporter une préposition à, et par le fait de désigner la personne ou la chose qui reçoit quelque chose. Dans les phrases simples, une analyse fonctionnelle de la sorte ne soulève pas de problèmes. Mais il est facile de trouver des cas où les choses se compliquent.
Dans l'exemple (1), le verbe s'accorde avec le chat, et c'est le chat qui fait l'action. Mais en (2), même si c'est toujours le chat qui fait l'action, le verbe s'accorde avec la souris (notez le -e), et c'est maintenant la souris qui précède le verbe. Il y a maintenant contradition entre les critères formel et sémantique. On peut résoudre ce problème en proposant une distinction entre l'analyse thématique, qui capte les relations sémantiques, mais non pas la structure formelle, et l'analyse structurelle, qui s'occupe de la forme de la phrase et des questions d'accord, sans s'occuper directement des relations sémantiques. On peut voir dans l'analyse fonctionnelle le produit de l'interaction des deux autres types d'analyse. L'analyse thématiqueLe principe de base de l'analyse thématique est le suivant: c'est le verbe qui forme le noyau d'une phrase, et qui met en relation d'autres éléments. Ces autres éléments s'appellent des arguments du verbe. Nous avons déjà identifié un certain nombre d'arguments possibles. Ainsi, il y a l'argument qui spécifie la personne ou la chose qui fait l'action. Dans l'analyse thématique, cela s'appelle l'agent. Il y a aussi l'argument qui spécifie la personne ou la chose influencée directement par l'agent: on l'appelle le thème. Finalement, il y a l'argument qui spécifie la personne ou la chose qui reçoit quelque chose de l'agent. On l'appelle le bénéfacteur. Ainsi, dans la phrase Le chat présente la souris à son maître, on a le chat (agent), la souris (thème) et son maître (bénéfacteur). Par contre, dans la phrase Le chat poursuit la souris et dans la phrase La souris est poursuivie par le chat, le chat a toujours le rôle d'agent, et la souris a toujours le rôle de thème.
D'autres rôles thématiquesDans l'état actuel des recherches en linguistique, il est difficile de spécifier exactement où finit la classe des rôles thématiques. Mais il reste qu'un certain nombre de rôles sont relativement bien connus. Dans ce qui suit, nous allons utiliser les syntagmes prépositionels pour en explorer quelques-uns. Par syntagme prépositionnel (SP), nous entendons une préposition suivie d'un syntagme nominal, comme sur la table, avec sa soeur, avant trois heures}.
Les SP de circonstancePrenons l'exemple suivant:
On remarque que le SP à cinq heures peut se déplacer dans la phrase:
De même, le SP peut tomber:
On note aussi qu'on peut utiliser plus d'un seul SP de la sorte dans une phrase.
Et finalement, la relation entre le SP et les autres parties de la phrase est assez lâche. On peut remplacer sa fille prend le train par une grande variété de phrases possibles, comme l'illustrent les exemples suivants:
Ces quatre critères: le déplacement, l'emploi facultatif, la répétition et l'absence de contrôle sémantique nous permettent de constituer une classe. Les SP de cette classe s'appellent des SP de circonstance, et plus précisément, des SP de temps. Il existe aussi des SP de circonstance pour l'espace, comme l'illustre l'exemple suivant.
Les quatre critères nous permettent de constater que les SP de circonstance ont une relation assez lâche avec la phrase. Par contre, d'autres SP ont une relation plus étroite.
Les SP d'instrumentVoyons les exemples suivants.
Il s'agit d'un SP d'instrument. Comme le montre l'exemple 2, le SP d'instrument peut se déplacer comme le SP de circonstance. Il peut aussi disparaître ( Elle a cassé la fenêtre). Par contre, le SP d'instrument n'accepte pas la répétition:
Et il existe un plus grand niveau de contrôle sémantique entre la phrase et le SP d'instrument. On ne peut pas mettre n'importe quelle phrase avec n'importe quel SP d'instrument:
Les SP de manièreVoyons les exemples suivants:
Ces exemples nous montrent un type de SP qui est facultatif (1), qui peut se déplacer (4), et qui se répète (3). Par contre, comme le montre (5), ce type de SP n'accepte pas n'importe quelle sorte de phrase. Nous avons ici un SP de manière.
Les SP de destinationExaminons les exemples suivants:
Nous avons ici un SP qui indique la destination de déposer. Ce SP est facultatif (exemple (2)), mais ne se déplace pas facilement (exemple (3)) et ne se répète pas (exemple (4)). Le SP de destination a une parenté étroite avec le SP qui indique le bénéfacteur. La différence tient surtout au fait que le premier renvoie à quelque chose de non-animé, et le deuxième à quelque chose d'animé. Cela se manifeste dans le choix des pronoms aussi. Ainsi, à Micheline dépose ses livres sur la table correspond Micheline y dépose ses livres, tandis qu'à Micheline explique la réponse à Jean-Pierre correspond Micheline lui explique la réponse.
Le syntagme nominalIl ne faut pas oublier que le langage nous fournit un outil pour entrer en contact et pour manipuler la réalité. On peut voir cela surtout dans les cas où il nous manque des outils linguistiques. Par exemple, lorsqu'on se promène dans les bois ou dans les champs, on est entouré d'une quantité impressionnante d'espèces. À moins d'être botaniste, on possède très peu de formes pour nommer cette diversité. Dans ce cas-là, les capacités linguistiques sont inférieures à la complexité de la réalité. Très souvent, on vit la même expérience lorsqu'on apprend une langue seconde, dans le sens que ses expériences dépassent sa capacité pour les exprimer. En même temps, il ne faut pas oublier que la quantité de productions linguistiques dont on a besoin varie selon la situation. Si on vit avec d'autres personnes, on possède une importante quantité d'informations partagées. Prenons le cas d'une famille qui possède un chat. Dans ce contexte, une phrase comme Le chat veut sortir se comprend facilement. On sait de quel chat il s'agit. Mais la même phrase serait difficile à comprendre si elle était produite à l'intention d'un visiteur dans la maison. En général, le syntagme nominal (le SN) nous fournit un mécanisme pour désigner un aspect de la réalité. Nous possédons plusieurs sortes de SN pour le faire. D'un côté, nous pouvons utiliser un nom propre comme Pierre pour renvoyer à un individu. D'un autre côté, là où la réalité nous fournit assez d'information, nous pouvons utiliser un pronom, comme il ou elle. Et dans d'autres cas encore, on peut utiliser un nom sans article, lorsque le rapport avec la réalité est évident. Ainsi, sur un contenant de beurre d'arachides, on lit beurre d'arachides et non pas du beurre d'arachides. L'existence du contenant est suffisant pour déterminer la relation entre le mot et la chose.
Mais dans beaucoup de cas, il nous faut utiliser un SN plus complexe, qui comprend un niveau de détermination, sous la forme d'articles définis ou indéfinis, d'adjectifs possessifs, démonstratifs, ou autres. Dans ce qui suit, nous commencerons par examiner le fonctionnement de la détermination.
La déterminationLa détermination nous fournit un mécanisme pour situer un phénoméne dans son existence par rapport à nous. Ainsi, le choix de l'article défini présuppose la connaissance antérieure de la chose qu'on nomme. Quand je dis le chat, mon interlocuteur doit ou bien savoir de quel chat je parle, ou bien savoir que je parle de l'espèce ( Le chat est un animal). Mais lorsque je dis un chat, mon interlocuteur sait que j'introduis cet aspect de la réalité pour la première fois. On dirait par exemple, il y a un chat à la porte dans le cas où il s'agit d'un événement inattendu. Mais cette distinction entre article défini et article indéfini n'est pas la seule possible en français. Prenez la liste suivante:
Notez que tandis que l'article défini est possible dans tous les cas, l'article indéfini seul est difficile à interpréter dans certains cas (comme un courage). Par contre, dans ces cas, on peut utiliser l'article partitif ( du/de la). On dit facilement de la timidité. Par contre, dans d'autres cas encore, on utilise facilement l'article indéfini ( un chat), mais l'article partitif est difficile à interpréter, à moins de comprendre le nom autrement. Ainsi, on peut dire du chat pour parler de l'animal cuit, dans un repas, par exemple. En même temps, si une timidité est bizarre, l'ajout d'un adjectif rend l'emploi de l'article indéfini acceptable: une timidité excessive. Qu'est-ce qui se passe ici? Dans notre expression de la réalité par le langage, nous faisons une distinction entre les réalités que nous pouvons quantifier, et par conséquent isoler dans le temps et l'espace, et celles qui ne se laissent pas quantifier. Les noms qui désignent des réalités quantifiables s'appellent des noms dénombrables, tandis que ceux qui désignent des réalités non quantifiables s'appellent des noms non dénombrables. Ainsi, de façon générale, chat est quantifiable (p.ex. deux chats, trois chats, etc.), tandis que courage est non quantifiable (p.ex. *deux courages, *trois courages). Mais, la langue possède aussi une certaine flexibilité. Dans le cas des noms non dénombrables, il est possible d'ajouter un adjectif, ce qui rend possible l'emploi de l'article indéfini. L'adjectif sert à isoler dans la masse totale une sous-classe. Ainsi, dans la masse totale `courage', on peut distinguer différentes sortes de courage, courage exceptionnel, courage héroique, etc.. De même, il est possible de revoir un nom dénombrable comme une masse informe, pour utiliser l'article partitif. On peut dire du chat. Au-delà de la distinction entre partitif/indéfini, on constate que l'article défini singulier fournit un pont commun, qui spécifie ce qui est connu, sans indiquer s'il est dénombrable ou pas. Et à un niveau même plus détaillé, on peut utiliser un article démonstratif pour insister sur un aspect particulier de la réalité (cf. le livre/ce livre). Et finalement, l'adjectif possessif fournit un mécanisme pour relier deux aspects de la réalité qui se trouvent dans un rapport spécial (p.ex. mon livre, mon pays, mon idée). De façon générale, on peut dire que le déterminant définit une classe. À l'intérieur de cette classe, d'autres éléments peuvent spécifier un niveau supplémentaire de détail. Prenons les exemples suivants:
Tous les éléments qui précèdent la fournissent des détails sur la classe définie par l'article défini. En (2), on insiste sur la totalité de la classe, en (3), on divise la classe en deux parties égales, en (4), on spécifie une partie qui représente plus de la moitié, et en (5), on indique une partie non négligeable. Notez que ces éléments qui précèdent le déterminant la sont relativement figés. On peut dire la moitié de, mais non pas ?la moitié qui m'appartient de la population. On peut dire une bonne partie, mais non pas *une excellente partie. Il s'agit donc d'unités. Ces unités qui précèdent le DET, et qui spécifient une sous-classe, on les appelle des prédéterminants (PREDET). Voyons maintenant d'autres exemples:
Dans ces cas, l'élément qui suit le DET spécifie davantage sa réalité par rapport à la classe définie par le DET. En (2), il s'agit d'un chemin qui n'est pas identique à un autre déjà spécifié, en (3), il s'agit d'un chemin qui se calcule à partir d'un chemin déjà connu, et en (4), il s'agit d'un groupe de chemins qui comprennent un nombre spécifié de membres. Ces éléments qui suivent le DET, et qui fournissent des détails de la sorte, s'appellent des postdéterminants (POSTDET). Ensemble, les PREDET, les DET et les POSTDET spécifient la détermination dans le SN. Notons aussi que la relation entre les trois n'est pas égale. Le DET est nécessaire dans tous les cas, et contrôle le choix des autres. Ainsi, on peut dire les trois chemins, mais non pas *des trois chemins, car l'article indéfini des laisse la quantification non spécifiée. De même, on ne peut pas dire *un trois chemins, puisque le DET demande un singulier. En outre, le PREDET fournit une spécification plus génerale que le POSTDET. On peut capter ces faits au moyen d'un arbre. Le niveau commun qui relie le DET et le POSTDET s'appelle GDET, et l'ensemble s'appelle le SDET, comme l'illustre la figure suivante.
SDET
/ \
/ \
/ \
PREDET GDET
| / \
| / \
| / \
| DET POSTDET
| | |
tous les autres
Il existe des éléments qui suivent un DET et qui précèdent le nom qui ne sont pas à classer dans les POSTDET. Examinons les cas suivants:
Dans le cas de même, on ne peut pas mettre un adverbe de degré, et on ne peut pas déplacer même en dehors du SN. Par contre, on peut faire les deux actions dans le cas de petit. La différence tient au fait que petit est un adjectif, qui se relie davantage au nom qu'au DET. C'est pour cela qu'on peut le déplacer. Mais même se rattache davantage au DET, et ne se déplace pas. Il existe certaines formes en français qui peuvent fonctionner soit comme POSTDET, soit comme adjectifs. Comparez les deux exemples suivants:
Dans le premier cas, propre signifie `qui m'appartient', et dans le deuxième, `qui n'est pas sale'. Dans le premier cas, c'est un postdéterminant, tandis que dans le deuxième, c'est un adjectif.
Le groupe nominal (GN)Nous avons vu que le SDET spécifie la réalité du SN. Il reste que le noyau d'un SN se situe dans le nom. Ce sont les caractéristiques sémantiques du nom qui rendent possibles les différentes possibilités dans le SDET. Or, le nom se situe, lui aussi, dans une structure complexe. On peut le modifier de plusieurs façons différentes, comme le montrent les exemples suivants:
En 2, on modifie livre par la suite très intéressant, qui tourne autour d'un adjectif, et en 3, on trouve un syntagme prépositionnel sur la table. On peut représenter chacun de ces éléments du GN au moyen d'un arbre.
SN
/ \
/ \
/ \
DET GN
| / \
| / \
| / \
| N SADJ
| | / \
| | / \
| | / \
| | ADV ADJ
| | | |
le livre très intéressant
SN
/ \
/ \
/ \
DET GN
| / \
| / \
| / \
| N SP
| | / \
| | / \
| | / \
| | PREP SN
| | | / \
| | | / \
| | | / \
| | | DET N
| | | | |
le livre sur la table
Le syntagme adjectival (SADJ)Nous avons vu dans les exemples précédents que le SADJ peut comporter un adverbe de degré, comme très. Mais en même temps, on peut trouver un groupe adjectival (GADJ) formé par l'adjectif suivi d'un complément ( fier de son travail) ou par un point de comparaison ( fier comme un roi). Il est possible de représenter ces relations au moyen d'un arbre syntaxique à deux niveaux.
SADJ
/ \
/ \
/ \
ADV GADJ
| / \
| / \
| / \
| ADJ SP
| | / \
| | / \
| | / \
| | PREP SN
| | | / \
| | | / \
| | | / \
| | | DET N
| | | | |
très fier de son travail
Le syntagme prépositionnel: (SP)Le SP présente la même structure que les autres syntagmes que nous avons vus. Prenons les exemples suivants.
On voit qu'il est possible d'appliquer un adverbe avant le SP. On peut représenter cela au moyen d'une division entre SP, qui se divise en ADV et GP (groupe prépositionnel), et le GP, qui se divise en PREP et SN. (Notez comment on peut utiliser une sorte de triangle pour montrer un groupe complexe comme le SN, sans donner les constituants.)
SP
/ \
/ \
/ \
ADV GP
| / \
| / \
| / \
| PREP SN
| | / \
| | / \
| | / \
| | -----------
partiellement sous la table
Le syntagme verbal (SV)Nous avons vu ci-dessus que le verbe dans une phrase fournit le noyau autour duquel les autres parties de la phrase doivent tourner. Il est possible de représenter certaines de ces relations au moyen d'un arbre (voir arbres plus loin). En examinant les exemples suivants:
on constate que le verbe peut former le centre d'une variété d'arguments, soit rien (1), soit un SN (2), soit un SP (3), soit plusieurs des combinaisons (4). Sous forme d'arbres, on trouve, par exemple:
P
/ \
/ \
/ \
SN SV
| / \
| / \
| / \
| AUX GV
| | / \
| | / \
| | / \
| | V SN
| | | / \
| | | / \
| | | / \
| | | ------------
je ai vu le livre
ou bien:
P
/ \
/ \
/ \
SN SV
| / \
| / \
| / \
| AUX GV -------------
| / \ \
| / \ \
| / \ \
| V SN SP
| | / \ / \
| | / \ / \
| | / \ / \
| | ------------ ------------
je donne le livre à Pierre
Dans les arbres, le SN ou le SP s'attache au noeud GV, pour montrer la relation étroite entre les deux éléments. Sur le plan formel, on peut capter cette relation par l'absence de déplacement des éléments. On ne peut pas dire *Le livre j'ai vu, *À mes amis je pense. De même, on peut constater une relation de contrôle sémantique entre le verbe et les arguments. Un verbe comme voir exige, par exemple, un objet visible, mais non pas un bruit *je vois le grincement. Un verbe comme donner suppose l'existence d'une chose qu'on peut donner, et d'un être animé susceptible de recevoir cette chose. Une phrase qui ne suit pas cette tendance est difficile à comprendre: ?Je donne Jean-Pierre à son livre.
Les phrases complexesJusqu'à présent, nous avons travaillé sur des phrases simples. Par contre, l'examen de n'importe quel texte révèle l'existence de phrases qui elles-mêmes comprennent des phrases, comme l'illustrent les exemples suivants.
Dans les deux premiers cas, il y a une phrase qui est enchâssée dans une autre, c'est-à-dire, qui joue un rôle secondaire par rapport à l'autre. Pour désigner des exemples de la sorte, on utilise le terme enchâssement et on parle de phrases enchâssées. Par contre, dans les deux derniers cas, il y a deux phrases qui existent au même niveau et qui sont reliées par une conjonction. Pour des exemples comme ceux-ci, on utilise le terme de coordination, et on parle de phrases coordonnées. Les phrases enchâsséesVoyons les exemples suivants:
Comme l'illustre l'exemple (5), la phrase Pierre est parti fonctionne comme un SN à l'intérieur de la phrase matrice Elle pense / croit / dit / pense...SN qui l'englobe. C'est le que qui relie les deux. Dans la terminologie linguistique, on dit que le que fonctionne comme complémentiseur, ou sous forme abrégée COMP. Mais alors quelle serait la place du COMP dans l'arbre syntaxique? Un élément de réponse se trouve dans les arbres que nous avons présentés jusqu'à présent, où nous avons vu que chaque structure complexe se laisse analyser en deux niveaux. Le premier niveau, qu'on nomme S (syntagme), se divise en un premier élément suivi d'un G (groupe), par exemple, un ADV suivi d'un GPREP, ou un PREDET suivi d'un GDET. À un deuxième niveau, le G se divise en un premier élément, la tête, et un ou plusieurs éléments suivants. Ainsi, le GDET se divise en DET et POSTDET, le GN en N et SADJ, et ainsi de suite. Or, il est possible d'appliquer le même modèle à la phrase. Plutôt que de commencer l'arbre par P, on peut envisager un arbre qui commence par un SPHRASE, qui se divise en COMP plus GPHRASE. Le GPHRASE pour sa part se divise en PHRASE, qui comprend le SN et le SV, et en un SP de circonstances.
SPHRASE
/ \
/ \
/ \
COMP GPHRASE
| / \
| / \
| / \
| PHRASE SP
| / \ / \
| / \ / \
| / \ / \
| ------------ -----------
que tu travailles aujourd'hui
Enchâssement et sémantiqueSur le plan sémantique, nous pouvons relever un certain nombre de phénomènes en ce qui concerne la vérité de la phrase enchâssée, selon le choix du verbe matrice. Ainsi, un verbe matrice comme sait présuppose la vérité de la phrase enchâssée (voir plus loin en sémantique pour une discussion détaillée de la notion de présupposition). Par contre, un verbe comme pense ne présuppose pas la vérité de la phrase enchâssée: le fait que quelqu'un pense quelque chose ne garantit pas sa vérité. En outre, nous constatons l'existence d'une classe spéciale de verbes matrices qui vont même plus loin dans leurs implications. Voyons les exemples suivants.
La phrase (1) crée une obligation pour la personne qui la prononce. Par contre, la phrase (2) ne crée pas une telle obligation, étant donné que c'est quelqu'un d'autre qui parle de promesse. En d'autres termes, en (1), le fait de prononcer la phrase crée l'obligation. On parle alors de verbes performatifs, et on voit que promettre peut fonctionner comme verbe performatif. Mais pour qu'un verbe performatif fonctionne de façon convenable, il faut que la personne qui l'utilise ait l'autorité nécessaire pour assurer l'action dont il est question. Prenons l'exemple (3). Prononcé par un magistrat dans un contexte juridique, une telle phrase produit un effet, et peut envoyer quelqu'un en prison. Par contre, prononcée par n'importe qui, une telle phrase n'a aucun effet.
Enchâssement et SNDans les exemples de phrases enchâssées que nous avons vus jusqu'à présent, la phrase enchâssée s'insère sous un SN objet direct. Mais d'autres fonctions sont également possibles. Voyons les exemples suivants:
Dans le premier cas, qui a gagné le prix modifie la fille. Donc, plutôt que de s'insérer comme seul élément du SN objet direct, la phrase enchâssée s'ajoute au SN objet direct. En cela, sa fonction est comparable à celle d'un adjectif. En outre, on voit que cette phrase enchâssée a la particularité de ne pas avoir de SN sujet. En même temps, la phrase matrice comprend un élément la fille qui est identique au sujet qui manque dans la phrase enchâssée. Entre cet élément de la phrase matrice la fille et le pronom qui il existe une relation de coréférence. Le deux renvoient à la même entité dans le monde.
SN
/ \
/ \
/ \
SDET GN
/ \ / \
/ \ / \
/ \ / \
------------ N SPHRASE
| | / \
| | / \
| | / \
| | COMP GPHRASE
| | | / \
| | | / \
| | | / \
| | | PHRASE SP
| | | / \ / \
| | | / \ / \
| | | / \ / \
| | | SN SV -----------
| | | | / \ |
| | | | / \ |
| | | | / \ |
| | | | ------------ |
la fille qui 0 a gagné le prix hier
============= ===
|-------------|
Dans la deuxième phrase, le SN le prix dans la phrase matrice est en relation avec l'objet direct manquant dans la phrase enchâssée.
SN
/ \
/ \
/ \
SDET GN
/ \ / \
/ \ / \
/ \ / \
------------ N SPHRASE
| | / \
| | / \
| | / \
| | COMP GPHRASE
| | | / \
| | | / \
| | | / \
| | | PHRASE SP
| | | / \ / \
| | | / \ / \
| | | / \ / \
| | | SN SV -----------
| | | / \ / \ |
| | | / \ / \ |
| | | / \ / \ |
| | | ---------- AUX SV |
| | | | | / \ |
| | | | | / \ |
| | | | | / \ |
| | | | | V SN |
| | | | | | / \ |
| | | | | | / \ |
| | | | | | / \ |
| | | | | | ------------ |
le prix que la fille a gagné 0 hier
============= ===
|------------------------------------|
Dans la troisième phrase, le SN la fille est en relation avec un SP à qui qui remplace un SP manquant dans la phrase enchâssée: on a donné le prix (à la fille). Et dans la dernière phrase, le SN la salle est en relation avec un SP dans laquelle, qui remplace un SP de circonstance (lieu) manquant dans la phrase enchâssée: la fille a reçu le prix (dans la salle).
Les pronoms impersonnelsDans tous les exemples précédents, la phrase enchâssée se situe quelque part dans le SV de la phrase matrice. Mais d'autres positions sont également possibles. Voyons les deux exemples suivants:
Dans le première, la phrase enchâssée qu'ils arrivent en retard fonctionne comme SN sujet dans la phrase matrice. Mais dans la deuxième phrase, qui signifie la même chose, la phrase enchâssée a été déplacée à la fin de la phrase matrice, et sa place est occupée par le pronom il. Notons cependant le rôle spécial de ce pronom. Il ne désigne pas un individu, il ne peut pas figurer au pluriel *ils est sans importance qu'ils arrivent en retard et d'autres personnes sont impossibles *tu es sans importance.... Ce pronom impersonnel n'a qu'une seule fonction, de remplir le trou laissé par la phrase enchâssée.
Phrases restrictives et appositivesUn autre facteur dont il faut tenir compte dans les phrases enchâssées est la relation sémantique entre la phrase enchâssée et la phrase matrice. Voyons les exemples suivants:
Dans le premier cas, la phrase enchâssée ( qui ont réussi l'examen) spécifie une sous-classe de l'ensemble total des étudiants. Elle joue un rôle restrictif dans la phrase. Par contre, dans le deuxième cas, la même phrase enchâssée joue un rôle appositif, et donne une qualité de la classe entière.
Les phrases coordonnéesPrenons les phrases suivantes:
Les trois éléments et, ou, mais servent à relier deux phrases. Ces éléments ne se combinent pas entre eux: on ne peut pas trouver *et mais ou ou et. Ce sont des conjonctions. (Il est vrai qu'on trouve la forme spéciale et/ou, mais elle fonctionne comme unité.)
P
/ | \
/ \
/ | \
P CONJ P
/ \ | / \
/ \ | / \
/ \ | / \
------------ | ------------
j'ai préparé le souper et j'ai passé l'aspirateur
Or, les conjonctions peuvent relier plusieurs classes d'éléments, y compris les phrases, les syntagmes, et même les mots. La nature précise des combinaisons dépend de la conjonction utilisée. Ainsi, et peut relier des phrases, des syntagmes nominaux, des syntagmes verbaux, des syntagmes adjectivaux et d'autres formes encore, comme le montrent les exemples suivants:
Par contre, mais ne s'ajoute pas à tous ces contextes. En particulier, mais ne relie pas des SN, sauf dans des conditions spéciales. Voyons les exemples suivants:
L'impossibilité de la première phrase s'explique par le fait que mais relie des propositions, où on affirme quelque chose, mais non pas de simples SN, où on ne fait que nommer quelque chose. À un autre niveau, on constate qu'une conjonction comme et peut porter une variété de relations sémantiques, selon le contexte. Voyons les exemples suivants:
Les phrases (1) et (2) montrent que et peut véhiculer le concept d'ordre. En (1), on commence par boire le café, en (2) par se lever. Et les phrases (3) et (4) montrent que le et peut indiquer soit une relation de partage (3) soit une relation qui s'applique également aux deux termes (4).
TransformationsJusqu'à présent, nous avons vu que les règles de réécriture nous permettent de construire des arbres syntaxiques dont la structure capte les relations entre les parties d'une phrase. Mais l'utilisation d'une langue implique aussi la production de phrases reliées entre elles, comme les suivantes:
Il est possible de représenter des phrases de la sorte au moyen d'arbres complexes. Mais il existe aussi un autre mécanisme possible: les transformations. On se souviendra qu'un arbre syntaxique n'est pas une phrase en soi, mais une image théorique et abstraite d'une phrase. Or, une transformation est un mécanisme qui sert à manipuler un arbre syntaxique, soit pour enlever un élément, soit pour insérer un élément, soit pour déplacer un élément.
La transformation impérativePrenons le premier exemple ci-dessus. Une phrase impérative en français se caractérise par l'absence d'un pronom personnel. On dit Ferme la porte et non pas Tu fermes la porte. On a donc enlevé quelque chose à la phrase. Mais en même temps, on ne peut pas faire une phrase impérative de n'importe quelle sorte de phrase, comme l'illustrent les exemples suivants:
On voit qu'une phrase impérative est possible seulement dans le présent, et seulement dans le cas où il est question de l'interlocuteur, soit la deuxième personne singulier ou pluriel, soit le nous qui comprend l'interlocuteur. Il y a donc un ensemble de conditions nécessaires pour qu'une transformation s'applique, et un ensemble d'opérations remplies par la transformation. On exprime les conditions sous forme d'analyse structurelle ou AS, et les opérations sous forme de changement structurel, ou CS. On peut donc représenter la transformation impérative de la façon suivante:
Transformation impérativeAS: PRON[2p,1pp] V[2p,1pp,prés] CS: 2 Dans l'AS, on trouve des symboles qui identifient des éléments qui doivent être présents pour que la transformation s'applique. Il faut ici un pronom à la première personne du pluriel, ou à la deuxième personne, et un verbe au présent. Dans le CS, on trouve des chiffres plutôt que des symboles. Chaque chiffre représente l'élément correspondant dans l'AS. Ainsi, 2 représente le V[2p, 1pp, prés]. L'absence du 1 s'explique par le fait que c'est justement le premier élément, le pronom, qui tombe. Notez que le verbe dans une phrase impérative peut être suivi d'une variété d'éléments, allant de zéro ( Dors), à un ( Viens ici), à deux ( Ferme la porte), ou à plusieurs ( Montre le manteau que tu as acheté à ta soeur). Mais en fin de compte, le nombre d'éléments est sans importance. Pour capter des cas pareils, on met un astérisque dans l'AS. L'astérisque sert à indiquer la possibilité d'un nombre d'éléments variable, de zéro à plusieurs, dont les caractéristiques n'ont pas d'importance pour l'analyse. En fait, dans une version plus complète de la transformation impérative, on mettrait aussi un astérique au début, pour marquer la présence d'un SP initial ( Après le dîner, ferme la porte).
Transformation impérative modifiéeAS: * PRON[2p,1pp] V[2p,1pp,prés] * CS: 1 3 4 La transformation négativeLa transformation impérative enlève un élément. Par contre, la transformation négative ajoute ne ... pas à la phrase. Mais où? Prenons les exemples suivants:
On voit que le ne ... pas entoure différentes parties du complexe verbal. En 1, cela entoure le verbe vois. En 2, cela entoure l'auxiliaire ai et en 3, cela entoure le verbe modal peux. Qu'est-ce que ces exemples ont en commun? Dans tous les cas, le ne ... pas entoure le premier verbe marqué pour la personne et le temps. Comment peut-on montrer cela dans une transformation?
Transformation négativeAS: * V[Personne,Temps] * CS: 1 ne 2 pas 3 La transformation interrogativeIl existe aussi des transformations qui déplacent des éléments. Prenons la phrase interrogative Jean-Pierre veut-il du thé? Par rapport à la phrase simple Jean-Pierre veut du thé, cela représente l'ajout d'un pronom sur le verbe. Quel pronom? En fait, la personne, le temps et le nombre dépendent du SN sujet, comme on le voit dans:
En somme, cette version de la transformation interrogative sert à copier une valeur ailleurs dans l'arbre. On peut représenter cela de la façon suivante, où P représente la personne, N le nombre, G le genre et T le temps. Dans le CS, le symbole 2!P indique que la valeur de la personne est copiée du deuxième élément. 2!N etc. ont une signification analogue.
Transformation interrogative (pronom)AS: * SN[P,N,G] V[P,T] * CS: 1 2 3 PRON[2!P,2!N,2!G] 4 La transformation passiveIl existe des transformations qui font plusieurs opérations en même temps. Ainsi, la transformation passive doit déplacer des SN et en même temps modifier la forme du verbe. Commençons par voir quelques exemples:
En comparant les phrases actives (1 et 3) et les phrases passives correspondantes (2 et 4), on constate que le SN sujet de la phrase active passe après le verbe et suit la préposition par, que le SN objet direct passe au début de la phrase, et que le verbe change de forme. Plus particulièrement, le verbe conjugué dans la phrase active passe au participe passé dans la phrase passive, et on ajoute l'auxiliaire être conjugué au même temps que l'ancien verbe actif, et au même nombre et personne que le nouveau SN qui le précède. Quant au verbe au participe passé, il prend le même genre que le nouveau SN qui précède. En outre, on constate que ce verbe doit être un verbe transitif, comme le démontre l'impossibilité d'appliquer la transformation passive à une phrase comme Jean dort. On peut représenter ces changements par la transformation suivante, où T représente le temps, N représente le nombre et P la personne et où le chiffre qui précède ces lettres indique l'élément qui fournit la valeur.
Transformation passiveAS: SN V[transitif,T] SN[P,N,G] * CS: 3 être[3!P,3!N,2!T] 2[pp,3!G] par 1 4 Les combinaisons de transformationsBien entendu, il est possible d'avoir plus d'une transformation qui s'applique en même temps. Par contre, toutes les combinaisons ne sont pas possibles. Considérons les exemples suivants:
Ces exemples nous montrent qu'il est possible de combiner la transformation négative avec une transformation déclarative (qui ne fait qu'ajouter un point), avec une transformation interrogative, ou avec une transformation impérative.
Par contre, les transformations déclarative, interrogative et impérative ne se combinent pas entre elles. On ne peut pas avoir une phrase à la fois déclarative et interrogative, ou interrogative et impérative. (Notez qu'il s'agit de la forme grammaticale ici, pas du sens. Ainsi, on peut donner un ordre sous forme de question ( Peux-tu fermer la porte?), mais grammaticalement c'est toujours une question.) La transformation exclamative (qui ajoute une intonation spéciale dans la langue parlée, et un point d'exclamation dans la langue écrite) occupe un statut assez spécial en ce qui concerne les combinaisons. Considérons les exemples suivants:
On voit qu'il est possible d'avoir les deux structures ensemble. Cela se trouve souvent dans la langue parlée (et dans les bandes dessinées).
L'ordre des transformationsDans les combinaisons de transformations, l'ordre d'application peut être important. Prenons le cas des transformations négative et interrogative. Si on les applique dans l'ordre (1) interrogatif (2) négatif, on obtient les résultats suivants:
Cela s'explique par le fait que la transformation négative insère un pas tout de suite après le verbe, et par conséquent avant le pronom. Si on utilise l'autre ordre, (1) négatif (2) interrogatif, on obtient les résultats suivants.
Limites du modèle transformationnelCe ne sont pas tous les linguistes qui acceptent l'existence d'un modèle transformationnel. (Voir par exemple les travaux de Bresnan (1982) ou de Gazdar (1985). Et même en grammaire transformationnelle, on a tendance depuis quelques années à remplacer les transformations détaillées par des principes plus généraux. Il reste que les transformations nous aident à envisager des relations complexes entre des phrases, et à apprécier la complexité des nos activités linguistiques. À lire:Béchade, Hervé. (1986) Syntaxe du français moderne et contemporain, Paris: Presses universitaires de France. Blanche-Benveniste, Claire. (1990) Le français parlé: études grammaticales, Paris: Éditions du CNRS. Bresnan, Joan. (ed.) (1982) The mental representation of grammatical relations. Cambridge: MIT. Dubois, Jean. (1970) Éléments de linguistique française: syntaxe, Paris, Larousse. Gary-Prieur, Marie-Noëlle. (1985) De la grammaire à la linguistique: l'étude de la phrase. Paris: A. Colin. Gazdar, G., Klein, E., Pullum, G., Sag. I. (1985) Generalized Phrase Structure Grammar. Oxford: Blackwell. Radford, Andrew. (1988) Transformational grammar : a first course, Cambridge: Cambridge University Press.
|